DE SAINT-HENRI-DES-TANNERIES AU CHANTIER TURCOT

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(Portrait de Jean Talon par Claude François dit Frère Luc. Une huile. 72,7 X 59,3 cm. 1671. Monastère des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec.)

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(Vue prise de la Côte des Tanneries-des-Rolland. Aquarelle. James Duncan. Octobre 1839. Archives de la Ville de Montréal)

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(Village des Tanneries. Saint-Henri, 1859. Photographie: Alexander Henderson. Sels d’argent sur papier monté sur papier. 20,3 X 25,4 cm. Musée McCord.)

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(Une partie des vestiges excavés sur le chantier du projet Turcot. Photo: Piter Rotool. Vanishingmontreal.com)

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Une partie des vestiges excavés sur le chantier du projet Turcot. Photo: Piter Rotool. Vanishingmontreal.com)

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(La romancière Gabrielle Roy entourée de neufs gamins. Saint-Henri, 29 août 1945. Fonds Conrad Poirier. BAnQ.)

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(Le réputé Louis Cyr. Sculpture de Robert Pelletier (1914-1984) située dans le quartier Saint-Henri. Elle fut inaugurée en juin 1973 dans le square Elizabeth renommé depuis 1994 parc des Hommes-Forts. Photo: Jean Gagnon, juillet 2012.)

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Depuis au moins 2008, la mise en chantier du nouvel échangeur Turcot sous l’égide du Ministère des Transports du Québec (MTQ) a intégré une composante archéologique. Puis, en plein milieu de l’été 2015, l’on nous annonce des découvertes intéressantes en matière d’archéologie. D’abord, il y a confirmation que nous sommes au coeur de ce qui fut l’ancien village des tanneries, le fameux Saint-Henri-des-tanneries.

À tout près de 2,5 mètres de profondeur du sol, l’on a pu repérer des fondations de bâtiments tels une grande maison ou un commerce ainsi que la canalisation qui servait à dévier le ruisseau Glenn. Sans oublier, des objets et des artéfacts de toutes sortes: outils ad hoc pour le travail des peaux, des bouteilles, des pièces de vaisselle ainsi que des articles de la vie quotidienne et un fragment de bénitier avec des angelots.

Ces objets et ses artéfacts vont prendre la route pour le laboratoire afin d’y être nettoyés, analysés et inventoriés et ce, jusqu’à nouvel ordre, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on aura accouché d’un réel projet de valorisation et de diffusion. De plus, afin d’en préserver tous les détails, les archéologues du MTQ procèderont à la numérisation 3D de l’ensemble du site grâce à l’utilisation d’une caméra laser à très haute définition permettant ainsi d’en reconstituer une copie virtuelle conforme au réel mais définitivement sans plus de support matériel car au moment où ce texte est écrit, la décision a été prise de détruire le site excavé. Nous y reviendrons plus loin.

Le quartier Saint-Henri, c’est bien sûr, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy. C’est aussi, notre illustre homme fort que fut Louis Cyr. C’est ces églises détruites ou encore en service. C’est la rue Notre-Dame, le théâtre Corona. Mais c’est aussi quelque chose qui prend racine au début de la colonisation de l’île de Montréal.

Autochtones et coureurs des bois sont familiers de ce territoire dont ils contournent les rapides du fleuve en empruntant ces terres connues maintenant sous le nom de Saint-Henri.

Si plusieurs ouvrages font remonter la fondation d’une première tannerie à Montréal en 1685, cela est dû à un certain malentendu aux dires de monsieur Guy Giasson président actuel de la Société historique de Saint-Henri. Prenant appui sur un document judiciaire daté du 27 novembre 1686, cette date n’est pas liée à la fondation de la tannerie mais plutôt à une passation de propriété d’une manufacture de tannage de peaux qui existait préalablement à cet acte de vente.

C’est ainsi que sur la foi du travail de recherche de Guy Giasson, l’on doit remonter jusqu’à la période de l’intendance de Jean-Talon en Nouvelle-France (1665-1672). Ce qu’on appellera éventuellement Saint-Henri-des-tanneries fut l’endroit où l’on fonda la deuxième tannerie en Nouvelle-France sous l’instigation de l’intendant Talon alors que la première apparut à Pointe-Lévy (Lévis) en 1668. D’ailleurs, dès 1671, Jean Talon s’énorgueillissait d’être vêtu de la tête au pied de produits du pays.

Cette première tannerie (montréalaise) était située près de la décharge de la rivière Saint-Pierre, à proximité de la falaise Saint-Jacques. Le traitement des peaux et du cuir avec ses odeurs nauséabondes nécessitent l’éloignement physique d’une telle entreprise donc loin des fortifications de Ville-Marie où se condense la population. De plus, comme l’apport en eau est primordial, il faut s’installer là où l’accès à l’eau est facile et disponible.

L’une des grandes familles de tanneurs est certes celle de Gabriel Lenoir dit Rolland. D’abord, en 1713. Lenoir dit Rolland entre au service de la tannerie. L’année suivante, il épouse la fille du propriétaire (Charles de Launey) et devint associé de ce marchand. La lignée des Lenoir dit Rolland s’étant beaucoup multipliée et s’étant installée dans ce secteur de Montréal, l’on appela familièrement l’endroit le côteau des tanneries des Rolland (1780). Un recensement datant de 1781, nous indique que des onze maisons se trouvant à l’emplacement du village des tanneries, six d’entre elles sont la propriété des rejetons (voire frères, cousins) Lenoir dit Rolland. En passant, pour la petite histoire, Gabriel Lenoir dit Rolland, est le fils de l’un des soldats du régiment Carignan-Salières venu défendre la colonie à la demande de l’intendant Jean Talon (1665). Arrivée dont on commémorait justement cette semaine à l’Hôtel de Ville de Montréal le 350ème (LE DEVOIR, 15 septembre 2015).

C’est finalement en 1813 que l’on parle officiellement de Saint-Henri-des-tanneries. Parallèlement au développement de cette vie économique se développe la vie sociale et paroissiale du territoire. En 1867, on érige canoniquement la paroisse Saint-Henri par détachement de celle de Notre-Dame comme il est coutume à l’époque. Se greffe ainsi avec le temps une agglomération autour des tanneries. Et ce territoire paroissial couvre celui des villages de Délisle, Saint-Augustin, la ferme Saint-Gabriel, la Rivière-Saint-Pierre et Saint-Henri-de-la-Côte-Saint-Paul.

En 1894, la ville de Saint-Henri devient la Cité de Saint-Henri puis croulant sous le poids des dettes se laisse annexer par la ville de Montréal le 30 octobre 1905. Aujourd’hui, comme tout un chacun sait, le quartier Saint-Henri est un secteur de l’arrondissement du sud-ouest de Montréal.

Après ce petit détour historique forcément incomplet et sur lequel nous reviendrons ultérieurement dans un autre article complémentaire à celui-ci, retournons aux vestiges excavés du chantier du nouvel échangeur Turcot. La semaine dernière 13 septembre 2015, les différentes instances au dossier MTQ, MCC (ministère de la Culture et des Communications) ainsi que la mairie de Montréal ont indiqué deux choses. La création d’un comité ayant pour mandat de mettre en valeur les 150 caisses d’objets et d’artefacts récupérés sur le site afin d’en assurer un suivi de diffusion.

Quant au site excavé dont on nous dit qu’il équivaut à 3 à 4 terrains de football, il sera irrémédiablement détruit puisque ce sol est trop instable et marécageux donc impropre à soutenir correctement les dalles et les bretelles du nouvel échangeur Turcot. Sans oublier, l’installation prévue d’un collecteur d’eaux usées devant transiter par le site pour le bénéfice de 140 000 ménages du secteur.

N’étant pas en mesure de nous faire une tête bien précise sur ce dossier tout en saisissant les tenants et aboutissants d’un tel projet de destruction, mais de surplus, étant conscient de l’enjeu patrimonial sous-jacent, nous mettons la question suivante sur la table. À supposer que le MTQ doive aller de l’avant avec la destruction du site suivi du remblaiement, est-il techniquement possible de préserver un espace-témoin d’un certain périmètre et qui ne viendrait pas mettre en péril la solidité et la fiabilité de la structure du nouvel échangeur Turcot? Autrement dit, faut-il irrémédiablement tout détruire ou peut-on se permettre grâce à notre ingénierie doublée de notre ingéniosité permettre un espace-témoin de nature matérielle et non pas simplement virtuelles?

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BIBLIOGRAPHIE ET LIENS UTILES

1- MARTIN, André. Les charmes discrets de Saint-Henri, Vie des Arts, vol. 26, no 105, 1981-1982, p. 23-25. Dans Erudit.org

http://www.erudit.org/culture/va1081917/va1174852/54479ac.pdf

2- LE POTIN DES TANNERIES. LE BULLETIN D’INFORMATION DES MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE SAINT-HENRI

http://acqc.ca/wp-content/uploads/2015/09/potins-sp%C3%A9cial-%C3%A9t%C3%A9-2015.pdf

 

 

 

 

 

 

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