LA CROIX DU MONT-ROYAL (1643-2018) 375 ANS APRÈS MAISONNEUVE

(photo: Olivier Jean. Archives La Presse)

(Vue de soir de la croix illuminée. Photo: source inconnue)

(Vitrail représentant le geste de Maisonneuve du 6 janvier 1643. Photo: Basilique de Montréal)

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Quelques deux centaines tout au plus de valeureux et de valeureuses catholiques montréalais et montréalaises ont bravé le froid sibérien de texture québécoise afin de se mettre dans les pas de Paul Chomedey de Maisonneuve, fondateur de Montréal avec sa collègue Jeanne Mance en refaisant un petit parcours sur la montagne montréalaise afin de commémorer l’installation de la première croix (en bois) fait par Maisonneuve.

L’on sait que fin décembre 1642, le fort de la jeune colonie étant installé sur une pointe jouxtant le fleuve, la formation d’une embâcle sur la petite rivière Saint-Pierre menaçait de sortir de son lit et ainsi inonder le fort de la colonie. Priant instamment la Vierge de les préserver d’un tel malheur, Paul Chomedey promit en retour d’aller planter une croix sur la montagne.

C’est ainsi que le 6 janvier 1643, honorant sa promesse, les membres de la jeune colonie, Maisonneuve en tête, escalade la montagne pour y planter une croix. Cette croix de bois nul n’en trouve la trace maintenant et la croix que l’on voit tant le jour que la nuit à l’un des sommets de la montagne, c’est la croix de 1924.

Afin de bien en apprécier les tenants et aboutissants de cette croix du Mont-Royal qui surplombe la ville de Montréal, nous allons comme à notre habitude faire un petit détour par l’histoire. Et nous allons y découvrir beaucoup plus de choses que l’on y aurait pensé auparavant.

En effet, c’est en 1924 à l’initiative de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal qu’un projet d’une croix métallique et illuminée prend forme. La SSJB-M reprend une idée lancée par l’abbé Alexandre-Marie Deschamps, alors curé de Saint-Sulpice, à l’occasion de la fête de la Saint-Jean-Baptiste de 1874 lors d’un sermon dans lequel il exhortait à reprendre le geste du premier gouverneur de Montréal.

Le projet était tombé dans l’oubli jusqu’à ce qu’il soit repris en 1924 par la SSJB-M. Mais, attention, la relance du projet s’inscrit dans un vaste projet d’affirmation patriotique et de résistance nationale. Il faut se remettre en mémoire que dans les années 20, nous sommes au Québec en pleine fièvre nationale pour ne pas dire nationaliste.

C’est la grande époque de Henri Bourassa et son nationalisme canadien, de Lionel Groulx et de son nationalisme typiquement canadien-français. À l’époque les différentes Sociétés Saint-Jean-Baptiste du Canada français et même des États-Unis en mènent large. Et particulièrement la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal sous la présidence de Victor Morin.

Nous vous avions déjà parlé de ce Victor Morin. C’est lui qui avait organisé la première célébration et première commémoration de la fondation de Montréal en 1917 avec au menu une messe suivie d’activités familiales dans tout le Vieux-Montréal, berceau historique de la fondation de Montréal.

De 1891 à 1930, une frénésie de commémoration pullulent ici et là dans tout l’Occident et particulièrement au Québec et à Montréal. C’est une époque de recherche de marqueurs identitaires. Tiens! Tiens! Comme les temps se ressemblent étrangement. Ici, à Montréal, les nobles élites tant francophones et qu’anglophones se disputent l’espace public. Mais les francophones marquent le coup.

En allant installer une croix métallique et illuminée sur un promontoire du Mont-Royal c’est une manière pour les Canadiens-français de prendre symboliquement possession d’un territoire historiquement associé à l’élite économique anglophone. Un peu à l’instar de Mgr Bourget au XIXè siècle qui suite à l’incendie de la cathédrale sise sur la rue Saint-Denis décide reconstruire la nouvelle cathédrale dans l’ouest de la ville, partie de la ville historiquement associé à l’élite anglophone. Sans oublier que depuis 1904, se trouve sur un autre versant de la montagne un petit oratoire dédié à Saint-Joseph dont une grande basilique émergera dans les décennies à venir. Et que dire de l’éventuelle installation de l’Université de Montréal.

En effet, depuis 1860 la ville de Montréal est redevenue majoritairement francophone et c’est pourquoi dans les premières décennies du XXè siècle des leaders nationalistes tels que Bourassa et le chanoine Groulx s’évertuent à secouer l’apathie atavique des canadiens-français. Nous sommes français et catholiques et cela doit se voir selon les ténors nationalistes.

C’est ainsi que l’installation d’une croix s’inscrira dans un vaste projet d’affirmation nationale dans une ambiance effervescente. D’abord, le tout commence en mai 1924 par la cession officiel par la Ville de Montréal, d’une portion du territoire de la montagne pour l’installation d’une grande croix. En juin, il y aura un grand congrès auquel participera Lionel Grouxl, et le 24 juin, précisément, il y aura une cérémonie de bénédiction de la pierre angulaire par Mgr Emmanuel-Alphonse Deschamps alors vicaire général du diocèse de Montréal le tout suivi d’un énorme défilé de la Saint-Jean à caractère historique et patriotique contenant pas moins de 24 chars allégoriques ayant pour thème « Ce que l’Amérique doit à la race française  » .

Rappelons tout de suite, pour ne pas heurter les frilosités des uns et des autres, qu’à l’époque le vocable race était utilisé en lieu et place des mots peuple ou nation et que l’un et l’autre s’équivalaient.

Il serait bon de spécifier que pour les organisateurs, l’installation de la croix sur la montagne ne se résume pas au geste accomplie par Maisonneuve. La croix de la montagne se veut aussi liée au geste de Jacques Cartier qui arrivant à Gaspé planta une croix au nom du roi de France. La plantation d’une croix est la réalité et la symbolisation d’une prise de possession d’un territoire à l’instar de la plantation d’un drapeau. N’en déplaise à nos amis autochtones. Tels étaient les us et coutumes de l’époque.

Alors, désormais, lorsque nous regarderons la croix du Mont-Royal, il faudra se remémorer tout cela afin de mieux comprendre tout ce qui se cache de sens et de significations dans cette croix métallique et illuminée de 1924. Il n’y a plus de Mgr Bourget, de Bourassa, de Groulx. Le Québec malgré ses grands succès est en panne. On doit se contenter de fonctionnaires et de notables de la chose politique et de la chose religieuse. Notre apathie atavique est à son comble. Ici, le nationalisme et le catholicisme sont des cadavres en sursis. Qui aura l’audace d’y insuffler le souffle de la résurrection? Excusez-m’en le pléonasme.

Malheureusement, pour terminer, je ne peux m’empêcher, et cela bien humblement et en toute fraternité, de réagir à un propos de Mgr Christian Lépine. Bien qu’il est toujours hasardeux de faire un commentaire sur un propos alors que l’on a qu’un extrait et qu’il peut être malhonnête d’en faire le procès. Je me risque quand même. Dans le topo rapporté par Radio-Canada, l’évêque de Montréal affirme péremptoirement que les gens de la colonie de Ville-Marie n’étaient pas venus pour établir une ville française mais plutôt une ville où les Français et les autochtones vivraient ensemble.

Il est vrai que le projet de la colonie de Ville-Marie est un projet privée d’une mission évangélique financée par Jérôme Le Royer de La Dauversière et par Pierre Chevrier, baron de Fancamp. Mais cela s’inscrit tout de même dans le processus de colonisation française du continent nord-américain. Les gens de la colonie de Ville-Marie, ils sont, et Français, et Catholiques. Le problème de la langue ne se pose pas à l’époque. La colonie de Ville-Marie est et sera implicitement française et catholique. Cela tombe sous le sens.

Alors pourquoi l’évêque de Montréal fait-il ce distinguo? Cette petite phrase n’est pas anodine d’autant plus que les caméras de Radio-Canada sont sur les lieux. Et puisqu’elle n’est pas anodine cela veut dire qu’il s’adresse à ses contemporains montréalais. L’évêque de Montréal exprime-t-il son malaise face à la revendication de Montréal ville française? Si oui, il doit s’en expliquer un peu plus. Sinon, pourquoi tenir un tel propos.

Peut-être s’est-il invité sans nécessairement le vouloir dans l’éternel débat linguistique auquel sont confrontés les francophones de Montréal que l’on n’ose plus appeler canadiens-français depuis qu’on est devenu au final Québécois? Qu’a cela ne tienne, qu’on se le cache ou non, la colonie de Ville-Marie et son projet d’évangélisation des Amérindiens était par définition une colonie française en terre d’Amérique et ce projet de nature privée parce que financé par des particuliers ne pouvait se faire que dans le cadre du processus des projets de colonisation des terres du Nouveau Monde par la France monarchique de l’époque.

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http://http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1076601/mont-royal-montreal-croix-375-anniversaire-paul-chomedey-maisonneuve